Slow Joe, des rues de Bombay aux Transmusicales
MUSIQUES - C’est l’homme dont tout le monde parle. Le crooner indien amateur d’Elvis Presley, Dean Martin, Ray Charles, Bill Haley et bien d’autres vivant de petits boulots dans les rues de Bombay ou de Goa et tiré de l’anonymat par un jeune lyonnais féru de musiques soul et blues qui lui a composé des musiques sur mesure et l’a entraîné pour la première fois de sa vie en studio avant de le faire venir à Rennes pour les Transmusicales. Pour ceux qui ont manqué sa première prestation mercredi soir à l’Ubu, où il répétait pour la toute première fois mardi avec tous les musiciens de The Ginger Accident, il reste deux séances de rattrapage: ce jour à 14h aux Champs Libres dans le cadre de la conférence du Jeu de l’Ouïe et vendredi dans le Hall 4 du Parc Expo de Saint-Jacques en remplacement de Los Valentinos déclaré forfait. En attendant, on peut lire ci-après l’article de Sofian Fanen paru dans Libération de mercredi sur la belle aventure de ce bonhomme hors normes qui dit ne jamais chanter aussi bien que seul au milieu de la nuit sans personne pour l’écouter...
Dans la grande tradition des renaissances par la musique, Slow Joe revient de loin. A 66 ans, Joseph Rocha de son vrai nom, échangé contre ce pseudonyme en hommage à une réelle propension à ne pas se presser, aurait déjà pu se satisfaire de sa première victoire, à savoir abandonner la drogue après «trente-cinq ans de vie gâchée». C’était il y a quelques années, avant que le hasard ne mette cet Indien de Bombay sur la route de Cédric de la Chapelle, guitariste lyonnais baladeur, avec qui il jouera ce soir pour la toute première fois, sur la scène des Transmusicales de Rennes.
«J’étais en vacances en Inde en 2007, racontait la semaine dernière La Chapelle, et un type m’a abordé à Goa pour conseiller un hôtel, comme ça se fait souvent. Mais il m’a fait marrer et je l’ai revu, avant de passer cinq soirées avec lui et ses potes dans le bar du coin, à chanter et à jouer de la guitare.» Le Français finit par repartir, mais la voix de l’Indien crooner de rade l’obsède.«Il y avait quelque chose d’évident, immédiat, dans sa façon de chanter. Alors je suis retourné le voir à la fin de mon voyage, et cette fois j’ai sorti mon MiniDisc pour l’enregistrer.»
Exercice stimulant. A l’abri d’un studio improvisé, Slow Joe lui offre alors une série de chansons - des classiques du jazz vocal signés Gershwin ou Cole Porter - a cappella, rythmées par le battement de ses mains sur des objets et meubles alentours. «Je chante depuis que je parle, raconte-t-il avec un sens affirmé de sa légende personnelle. Quand j’étais enfant à Bombay, je me collais contre la radio à la maison et j’écoutais les émissions qui passaient des disques à la demande. C’était de la musique américaine, pas des chansons indiennes, qui ne m’ont jamais intéressé. Plutôt des artistes comme Ray Charles, Perry Como, Doris Day, Aretha Franklin… Ensuite, j’ai beaucoup chanté dans des bars, pendant la saison. Ici, chaque bar a son groupe.»
Cédric de la Chapelle rentre à Lyon et se coltine sans attendre à ces bribes de chansons. Certaines sont bonnes à jeter, d’autres imposent une pulsation «old school» qui l’inspire. Et puis l’exercice est stimulant pour lui, qui a «passé dix ans à jouer du rock-noise, à chercher des choses compliquées». Avec peu de satisfactions, semble-t-il. Un groupe de Lyonnais se forme autour de lui et la voix de l’Indien trouve des habits neufs, presque soul, qu’elle n’a jamais recherchés. Fin du premier acte, fondateur du projet Slow Joe & the Ginger Accident. Le jeune guitariste français retourne seul à Goa les deux étés suivants avec son enregistreur. Entre ces voyages, Slow Joe s’est mis à composer des chansons au milieu des phrases qu’il aligne indéfiniment sur des cahiers depuis des années, prose distendue«faite de souvenirs, d’histoires
Crises d’amnésie. A la veille de ce rendez-vous monté tant bien que mal au milieu des complications administratives (il a notamment fallu établir des papiers d’identité à Slow Joe, qui n’en avait pas), le jeune Français et le vieil Indien se comportent aujourd’hui en duo tête et jambes. La Chapelle en est la structure, guidé par une idée précise de la musique qui doit pousser la voix de son compère, incontrôlable, soumis à des crises d’amnésie, qui disparaît en plein Bombay alors qu’un avion les attend, carbure à l’alcool comme d’autres au café… La fusion se fait guitare en main et micro branché : la pulsation est là, criarde, et l’écoute mutuelle. Leur musique touche sans prétendre à révolutionner cette éternelle soul bercée de blues, qui est jouée depuis plus de cinquante ans sur les mêmes rails mais exige un feeling si difficile à trouver. Un rien la transforme en tapisserie pour bar de croisière transatlantique, mais Slow Joe & The Ginger Accident semblent partis pour une belle traversée qui devrait aboutir à la sortie d’un album au printemps 2010.
Sofian FANEN
(Image "Slow Joe and the Ginger Accident": Félix Vincent. Photo: Slow Joe à Goa)


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